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Maurice Renoma : « Je suis né dans la matière »

Dernière mise à jour : 10 oct. 2023

Maurice Renoma est une légende. L’ouverture de sa boutique rue de la Pompe dans le 16eme arrondissement parisien en 1963 a été l’épicentre d’un mouvement créatif qui a propulsé la mode masculine (volontiers portée par les femmes) dans une nouvelle ère de modernité. Alors qu’il s’apprête à fêter ses 60 ans de carrière, celui qui se considère avant tout comme un « assembleur » a accepté de s’entretenir avec Planetesmod. Un entretien libre et éclairant.


Né le 23 octobre 1940, Maurice Renoma est une légende de la mode. Une légende farouchement indépendante et libre. Son talent, qu'il exerce également dans la photographie, a irrigué 6 décennies de style.


Planetesmod : vous exercez depuis 60 ans votre talent dans la mode, la photographie, la scenographie, l’art de la table. Au fond, quel est votre métier ?


Maurice Renoma : Je me décris parfois comme un modographe parce que cela réunit bien la mode et la photographie. Mais fondamentalement je suis un rassembleur et un assembleur. Couturier, Créateur ça veut dire quoi ? Les mots changent de signification avec les époques : il faut rester modeste. Mon père était confectionneur et tailleur, ma mère était couturière, c’est à dire qu’elle cousait avec sa machine. Pour ma part, je prends ce qui existe et je mélange – les matières, les idées - comme un patchwork.



Planetesmod : On ne compte plus les best-sellers qui ont jalonné votre carrière depuis l’inauguration en 1963 de la boutique Renoma. Le fil directeur de vos créations emblématiques ne serait-il pas avant tout la primauté que vous accordez à la matière ?


Maurice Renoma : Je suis né dans la matière. Quand j’étais enfant, je restai à quatre pattes sous la machine à coudre et je ramassais les épingles et les bouts d’étoffes qui tombaient. Le blouson rouge que portait James Dean dans la Fureur de Vivre m’avait beaucoup impressionné. Je me suis emparé des chutes de suédine qui étaient dans l’atelier et j’ai fait mon premier vrai modèle. J’avais 14 ans.


Vous parlez volontiers pour définir vos créations de suédine, de loden, le lin froissé. Il y a toujours chez vous un emploi très particulier de l’étoffe qui s’apparente à un art de l’hybridation.


Bonne pioche ! J’ai une sensibilité au tissu, j’ai l’œil mais aussi le toucher. J’ai toujours aimé le velours par exemple qui est très doux. Lorsque nous avons créé un costume en velours caviar j’ai pu constater que c’était effectivement une matière qui attirait puisque nous en avons vendu 30000 exemplaires. C’était la première fois que quelqu’un proposait des dessins imprimés sur du velours. Quand j’ai présenté en 1969 dans le calendrier de la haute couture, entre le défilé Saint Laurent et Féraud, ma collection de vêtements en lin – qui ont pourtant toujours existé -, plus personne ne savait ce que c’était : les rédactrices étaient scandalisées parce que les vêtements étaient froissés. J’ai eu des articles épouvantables. C’était pourtant écolo avant l’heure. Je dirai globalement qu’il faut cultiver le sens du toucher. Un vêtement peut être beau sur un cintre mais être décevant lorsqu’il est porté. Cela passe par la matière et plus précisément par les mélanges de matière. C’est de la recherche.


Vous avez habillé un nombre extraordinairement important de célébrités. La liste est trop longue pour être énuméré. Ce qui est frappant c’est que vous avez réussi à habiller les capitaines d’industrie et les icones de la pop et du style. Comment réussit-on à concilier tous ces univers ?


C’est peut-être avant tout une question de bon emplacement. Si tout le CAC 40 s’habillait chez nous, tout comme les ministres, les vedettes ou les couturiers eux-mêmes venaient chez moi, c’est parce que j’avais repéré très jeune que le triangle délimité par l’Église Saint Honoré d’Eylau, l’avenue Victor Hugo et la rue Mesnil était l’épicentre de la grande bourgeoisie d’affaires. Cela composait un panel de clients intéressants. L’atelier de mes parents était situé près du Carreau du Temple. C’était un quartier populaire à l’époque. J’avais 18 ans et je sillonnais Paris dans tous les sens. Lorsque j’ai vu la boutique, j’ai su que c’était là où je devais être. Le fait qu’on soit en face d’un lycée (le lycée Janson-de-Sailly) a également joué puisque nous séduisions à la fois les étudiants, leurs amis qui venaient de tous les arrondissements parisiens, et leurs parents.


1960, Simon Crecy confie à ses fils Michel et Maurice un local rue Notre-Dame de Nazareth. Les deux frères y créeront des costumes aux étoffes détonantes mais aussi le mythique blazer qui sera leur premier best-seller. (en photo : Maurice et Michel Renoma)


Dans les fondamentaux de votre style, il y a aussi la curiosité aux aguets et le gout de l’ailleurs. N’avez-vous pas été le premier à explorer le gout anglais à Paris ?


C’est vrai. Je suis parti en Angleterre en 1955 pendant les vacances pour apprendre la langue – ce que je n’ai jamais vraiment réussi d’ailleurs – et j’étais tombé sur les Teddy Boys qui détestaient les Français mais dont j’aimai le style. Il y avait une certaine liberté dans les tenues. Ça s’exprimait surtout par le détournement de l’uniforme et par un sens de la couleur. Les cachemires anglais étaient très beaux. Les Italiens sont arrivés après dans la mode, ils ont introduit un certain chic mais ils étaient beaucoup moins funs que les Anglais qui étaient au fond plus révolutionnaires et plus populaires.




Le détournement est -il une clé pour comprendre votre carrière ?


Le costume c’est quand même très anglais. Le Français était considéré comme l’homme le plus mal habillé du monde. J’ai repris la base anglaise, les boutons anglais en nacre, les matières anglaises. Le deuxième modèle que j’ai réalisé après le blouson rouge en suédine était un duffle-coat. Je l’ai fait en poil de chameau. J’avais 16 ans et je l’ai vendu à mes amis. J’avais la chance de disposer de l’atelier de mon père. Autour de moi, dans le 3eme arrondissement, il n’y avait que des ateliers. C’était facile. Peut-être que si mon père avait eu un garage, j’aurai tout simplement fait des voitures.




Vous aviez tout de même la vocation ?


Disons que j’ai vécu l’invention du prêt à porter mode qui n’existait pas et qui est apparu en 1955. Avant cette date, tout se faisait en confection. Les parents amenaient leurs enfants chez le tailleur. J’ai peut-être initié un bouleversement en renversant cet équilibre. Parce que j’habillais les jeunes de mon âge avec des propositions qui leur plaisaient, ils ont amené leurs parents chez nous, rue du Temple. C’est le fils de Picasso qui m’a ainsi amené son père.


Vous habitiez le 3eme arrondissement et pourtant vous habillez déjà la jeune clientèle du 16eme arrondissement. Comment aviez-vous réussi à les séduire ?


Je distribuai des cartes. J’étais en quelque sorte agent commercial de mon pere et de moi-même. Mais je n’avais pas grand-chose à faire ou à dire. C’est le vêtement qui parlait, et qui séduisait. Cela a souvent été le cas dans ma carrière. Je me souviens d’une veste en velours brodée de petits bouquets de fleur que je portais au restaurant à New-York. Quelqu’un s’est approché de moi pour me dire qu’il voulait absolument cette veste. C’était John Lennon. J’avais créé une petite collection de 30 modèles que j’avais tous vendu. Sauf une. Je l’ai donné au chanteur. C’est cette veste qu’il a porté dans le clip Imagine au piano blanc.


Votre père portait quel regard sur votre travail ?


Il ne comprenait pas. Mais comme les gens venaient, il me laissait faire. C’était un vrai fossé de génération. Il venait de Pologne et était très pauvre. L’installation avenue Victor Hugo l’a forcément marqué. Il a arrêté de travailler lorsque nous avons ouvert la boutique Renoma en 1963. Mais il restait le chef de famille.


Dans les années 60, le blazer devient l’emblème de la maison Renoma. Le bouche à oreille s’active. Eric Clapton, Bob Dylan, John Lennon, Jim Morrison, Keith Richards, Jacques Dutronc (qui porte fierement le blazer la pochette de son célèbre Playboys en 1966), Salvador Dali, Christophe, Yves Saint Laurent, Amanda Lear, Pelé : tous franchissent la porte du 129 bis.


Vous avez créé de nombreuses icones du vêtement contemporain. Il paraîtrait même que vous auriez inventé le pantalon patte d’éléphant. Est-ce vrai ?


Le concept de marque n’était pas vraiment connu à l’époque. On ne citait pas Renoma mais on parlait de moi comme celui qui faisait les beaux pantalons patte d’éléphant. Un pantalon très large, des petites poches cliquées sur le côté, la taille un peu haute, un revers de 5 centimètres, droit et c’est tout. On en a vendu dans le monde entier et on n’a jamais dit que c’était moi. J’avais été influencé par les pantalons camarguais et les pantalons marins américains. C’était en quelque sorte une combinaison de ces deux pantalons. Alors on ne peut pas dire que je l’ai inventé – puisque cela existait déjà - mais j’ai assemblé. C’est mon métier.


Vous vous intéressez profondément à la photographie aux débuts des années 90 ? Pour faire vivre une marque, faut-il désormais conjuguer la mode et l’image ?


Pour tenir une entreprise, il faut avant tout avoir l’esprit comptable sinon vous n’allez pas tenir. Vous devez calculer, gérer, prévoir. Tous les tissus doivent être référencés etc. Il faut être un organisateur. C’est la base. Quand vous montez une entreprise, vous devez être un couteau suisse. Je m’en suis assez vite rendu compte lorsque j’ai ouvert la boutique. Je n’avais personne pour m’aider. Je faisais les vitrines, les ventes, je recevais les clients, j’achetai, je faisais des collections ; les livraisons, etc. Il fallait vraiment avoir le sens de l’organisation. Pour autant, je dirai qu’il faut aller vite sans pour autant être dans l’urgence. Notre devise dans l’entreprise, c’est « réflexion, stratégie, action ».


1975, Serge Gainsbourg et Jane Birkin photographiés par David Bailey pour Renoma. Le couple sera l’égérie de Renoma durant une décennie. Les campagnes sont signées Helmut Newton, David Bailey, Guy Bourdin, Dominique Issermann.


Quels conseils donneriez-vous à un jeune étudiant s’intéressant à la mode?


D’abord c’est d’avoir la passion. C’est elle qui me pousse en ce qui me concerne à recommencer de nouvelles choses plutôt que de m’attarder sur des rééditions. Cela vous permet également de résister à la pression du marketing et de la finance. Mon marketing, c’est l’anti-marketing. Il faut faire des stages également pour voir si cela vous plait vraiment. Ensuite il faut savoir si on veut être chef d’entreprise ou travailler chez quelqu’un. Deux choses très différentes. C’est beaucoup de sacrifices souvent. Sans la passion, on ne peut pas tenir.


L’odyséee Renoma en quelques dates clés :


Depuis 1993, Maurice Renoma a exposé ses photographies dans plus de 100 galeries et lieux atypiques internationaux.







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