• Patrick Cabasset

Meta-Wear : Pour Guy Pontal, le futur, c'est maintenant !

Dernière mise à jour : 7 nov.

Designer de mode et manager de collections 3D, Guy Pontal est aussi enseignant en création de mode digitale à ESMOD Paris. Il décrit ici et défend l’enseignement du Meta-Wear. Entre tradition et innovation.


La 3D n'est pas un jeu. Pour les futurs professionnels du secteur, ce n'est pas une punition non plus ! Guy Pontal en cours de Meta-Wear à ESMOD Paris

L’enthousiasme de Guy Pontal pour sa spécialité est à l’image du développement exponentiel des nouvelles technologies dans la mode. Après avoir suivi les cours de design aux Arts Appliqués de Lyon, fait un passage à l’Université Lyon 2 et bénéficié d’une formation inspirante à l’École Supérieure d’Art et de Design de Saint Etienne, Guy Pontal décrit sa spécialité, le Meta-Wear, avec passion : « Cette évolution technologique dans la production et la communication, mais aussi la data collectée désormais auprès des clients(es), permet de travailler mieux, de vendre mieux et de ne plus produire inutilement des collections qui ne se vendraient plus. C’est un cercle vertueux qui se met en place sous nos yeux. Mieux vaut en être un acteur conscient qu’un spectateur abandonné sur le bord de la route ».


A 31 ans, il transmet chaleureusement ses convictions et ses techniques. Des solutions concrètes qui révolutionnent au quotidien l’industrie de la mode. Son travail n’est pas de créer des vêtements sur ordinateur -ça il le fait aussi, pour ses clients industriels- mais bien d’apprendre aux futurs stylistes et professionnels confirmés en entreprises à le faire. Son rôle peut ainsi être de former concrètement aux technologie 3D, des équipes en place qui s’occupent de design : du designer principal, jusqu’aux modélistes et aux patronniers, comme récemment chez Jean-Claude Jitrois à travers des missions ponctuelles. A ESMOD comme partout, il met les points sur les « i» des nouvelles technologies au service de la mode.


Design de collection en rendu 3D à ESMOD

Planet Esmod : Qu’est-ce que le Meta-Wear ?

Guy Pontal : « A cause de la pandémie et des confinements a répétition, les marques ont récemment dû changer leur mode de fonctionnement. Les visites d’usines à l’étranger ont cessé, il fallait travailler autrement. Réfléchir et évoluer plus vite que ce qui était logiquement prévu dans le développement naturel des entreprises. Tout ceci devait arriver, mais là, il a vraiment fallu s’y mettre ! Toutes les technologies qui dessinent le Meta-Wear étaient déjà présentes, mais rarement pleinement utilisées. Et pour certaines entreprises, elles ne le sont toujours pas. Même si l’industrie du luxe et de la mode est celle qui a le plus développé ces nouvelles ressources comme les NFT. Des technologies qui peuvent être appliquées directement à l’industrie de la mode : c'est ça le Meta-Wear ».


P. E. : Vers quels métiers concrets se dirigent les étudiants qui choisissent cette formation en Meta-Wear ?

G. P. : « Ce qui est génial, c’est qu’on ne connait pas encore aujourd’hui tous les métiers qui vont naître de ces nouvelles technologies. C’est comme si dans les années 80 on avait évoqué le métier d’Influenceur. Qui aurait pu deviner où mènerait l’informatique appliquée à tous ?... Aujourd’hui nous sommes face à de nouvelles technologies matures comme le web 3.0 -le futur internet-, qui est connecté avec l’univers du Metaverse -donc globalement les réseaux sociaux de demain. La Blockchain qui est globalement une nouvelle façon de calculer. La réalité virtuelle permet, elle, de tout visualiser en trois dimensions grâce aux lunettes 3D, etc. Nous sommes là face aux nouveaux outils d’aujourd’hui ».



P. E. : Quel est l’avantage de ces technologies 3D ?

G. P. : « Le design 3D permet de gagner beaucoup de temps. Au départ on en perd aussi puisqu’il faut construire en ligne la matrice d’un modèle. Mais ensuite, on gagne énormément de temps dans les déclinaisons, puisqu’il suffit de changer un détail -une poche, un col, une matière, une couleur même, pour faire évoluer sa création. A ce stade, ce n’est plus qu’une question de secondes. Et sans passer par l’atelier qui n’est pas toujours intégré aux maisons de mode d’aujourd’hui.

Grâce à ces nouveaux outils, le designer va pouvoir proposer deux fois plus de modèles qu’avant. Ou bien diviser son temps de travail par deux, s’il propose le même nombre de créations.

Les bibliothèques de créations en ligne peuvent de plus être partagées instantanément avec l’ensemble de l’équipe. De la direction, jusqu’aux équipes commerciales en passant par les ateliers ».


P. E. : Mais est-ce que les ateliers et les équipes de production sont aujourd’hui capables de comprendre ces dossiers créatifs en trois dimensions ?

G. P. : « La technologie 3D permet d’échanger des fichiers DXL en deux dimensions, lisibles aujourd’hui par toutes les entreprises. Des fichiers qui sont également utilisés depuis une quinzaine d’années par des machines de production, comme celles de Lectra, qui permettent de faire du patron de base. Ça ne remplace pas le savoir-faire des ateliers, c’est juste un moyen d’être plus précis et d’aller plus vite. La 3D ne supplante pas les métiers de designer ou de modéliste, ça ne remet pas en cause le goût d’un créatif, ni la stratégie d’une entreprise : ça la complète simplement ».



De l'ébauche d'un dessin, jusqu'au rendu final, tout le développement de la création est intégré au Meta-Wear. Côté Mode, comme dans les collections d'Accessoires.

P. E. : D’autres finalités sont-elles envisagées toujours dans la mode ?

G. P. : « Oui, côté communication par exemple. On sait qu’une séance photo ou vidéo, même juste pour les réseaux sociaux, peut aujourd’hui demander des budgets conséquents. La technologie 3D permet d’alléger ces charges de mannequins, coiffeurs, maquilleurs, locations de studios, éclairages, etc. Même si ce n’est pas sur l’ensemble des contenus de campagnes de communication -un modèle vivant reste irremplaçable- un shooting virtuel peut alléger une partie du budget de com’ ».


P. E. : L’accès à ces nouvelles technologies coûte quand même un certain budget…

G. P. : « Comparativement, c’est beaucoup moins. Former 10% de ses équipes en images de synthèse et en design 3D permet un retour sur investissement rapide. Il n’y a qu’à consulter les offres d’emplois pour le constater. Aujourd’hui, il ne faut même plus se poser la question, il n’y a pas le choix ! Moi j’ai fait le choix de tourner intégralement ma carrière vers la formation Meta-Wear et la 3D il y a un an. C’est ainsi que j’ai pu rencontrer des interlocuteurs d’ESMOD qui ont fait le même constat que moi au même moment ».


P. E. : De quelle façon, le goût, le style, le sens de la mode sont intégrés à cette formation technologique spécifique ?

G. P. : « Les étudiants arrivent en formation Meta-Wear qu’en seconde année. Donc ils ont déjà de bonnes bases en design, en style et en technique. Ils poursuivent ce programme de design en seconde année, mais avec la 3D en plus, à travers la maitrise d’outils incontournables comme CLO3D, BLENDER, MAYA, DAZ3D. Je suis directement connecté avec l’autre versant de leurs études de design. Donc lorsqu’ils réalisent un devoir en 3D, c’est déjà leur portfolio qu’ils commencent à constituer. La 3D complète leur formation à ce stade. A l’issue de cette formation, les étudiants peuvent intégrer une spécialisation d’ESMOD en troisième année, au terme de laquelle ils ont la possibilité de présenter un projet complet de collection virtuelle ».



dans une salle de cours Meta-Wear à ESMOD Paris

P. E. : Il n’y a donc pas de risque de se retrouver avec des futurs professionnels qui n’auraient aucune vision concrète et réelle de l’univers de la mode, parce qu’ils n’ont qu’une pratique virtuelle de la création ?

G. P. : « Non, car tout cela est mis au service d’une industrie concrète. Notre but est de replacer la création virtuelle dans un contexte commercial. Un exemple personnel et concret : j’ai en ce moment un autre projet important. Je prépare une large collection de 1000 looks pour un fabricant italien. Ce travail est à réaliser en trois mois. Je dirige dans ce cadre une petite équipe de quatre personnes. C’est un travail impossible à accomplir pour un bureau de style classique de cette taille. Seule la 3D le rend possible pour nous. J’en suis à ma troisième collection pour ce fabricant. Une fois terminée, cette collection virtuelle, en 3D, est présentée à quelques 400 clientes cibles de la marque en Chine, en Corée et au Japon. Un mois et demi après ce rendu de collection, je vais recevoir un mail d’analyses qui va m’indiquer comment a été perçue cette collection avec des pourcentages de satisfaction pour chaque modèle. C’est comme une étude de marché, mais dans le concret grâce à la 3D. Maintenant, grâce à ce travail, je sais que les décolletés par exemple ne sont pas conseillés sur ces marchés, les mini-jupes sont plébiscitées, des motifs dépareillés sont appréciés, etc. C’est essentiel car à partir de ces informations transmises par 400 clientes, la marque touche 250 millions de consommatrices potentielles ».


P. E. : Mais si chaque proposition est marketée de cette manière, comment créer un effet de surprise, de nouveauté, qui sont aussi l’essence de la mode ?

G. P. : « Aujourd’hui, on ne peut plus se permettre le luxe de produire uniquement de l’art dans la mode. On a trop pollué, trop dépensé, on a trop voyagé pour des créations qui, parfois, n’ont séduit personne ou presque. Ces modèles spécifiques auraient pu n'être produits que numériquement. L’univers de la mode touche à l’art, mais l’industrie de la mode, c’est du design. Il ne faut jamais oublier des notions importantes de fonctionnalité.

Désormais, il faut réfléchir deux fois plus qu’avant lorsqu’il faut produire quelque chose, particulièrement à l’autre bout du monde. Certes, la technologie pollue aussi, mais beaucoup moins. Et grâce à elle, on peut plus facilement tenter d’atteindre un équilibre en devenant plus économe. C’est à chaque designer de réfléchir et de créer désormais avec l’ambition de rester économe. Tout en étant généreux dans sa créativité ! Ces nouvelles technologies aident l’industrie à moins utiliser de ressources, donc à moins polluer ».


Formes, couleurs, effets de matières : tous les aspects d'une création peuvent évoluer à la seconde grâce aux nouveaux logiciels 3D

P. E. : Ecologique, elles ne sont pas non plus un frein à la créativité ?

G. P. : « Au contraire ! Grâce au virtuel on peut même aller plus loin dans l’émotion et la création. Pourquoi utiliser de la vraie fourrure par exemple alors qu’on peut la recréer en 3D. Et pourquoi ne pas imaginer de nouvelles matières ? Créer des fourrures de verre ou des cuirs de dentelles n’est plus impossible virtuellement. L’aspect artistique de la mode est là aussi ».


P. E. : Que diriez-vous aux sceptiques face à ces nouvelles technologie ?

G. P. : « Même moi j’étais légèrement septique au début de ma formation. Mais j’ai été conseillé et soutenu par des gens de confiance, presque des mentors, dans cette voie. Et ça a changé ma vie… Ça m’a ouvert les yeux sur des possibilités infinies. Les nouvelles technologies détruisent les limites des possibles. J’ai ainsi pu comprendre que le futur c’est maintenant ! »


Guy Pontal

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