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  • hervedewintre

Beñat Moreno : identité mouvante

Dernière mise à jour : 12 avr. 2023



Collaborateur de la célèbre plasticienne ORLAN, Beñat Moreno (issu de la promotion ESMOD 2022) revendique pleinement son statut d’artiste pluridisciplinaire. Sa vision prolonge les enseignements du mouvement Fluxus pour lequel l’art et la vie se confondent. Il a accepté de nous faire visiter le studio ORLAN. Une visite doublée d’une interview qui résonne comme un cri d’amour pour l’art et la liberté.


Le studio de la plasticienne ORLAN se dresse au cœur du 11eme arrondissement parisien, au fond d’une vaste cour lumineuse. Il est dirigé par un disciple qui voue depuis sa plus tendre enfance une vive admiration pour cette artiste de premier plan. Ce disciple est lui-même artiste. Et comme son mentor, il s’exprime sur de multiples supports qui servent une narration interrogeant le statut du corps. L’intérieur du studio concilie l’énergie d’une factory et la majesté d’un musée. Aux côtés de projets en développement, s’alignent des œuvres majeures de l’histoire de l’art contemporain de ces dernières décennies, marquées par l’engagement personnel de la féministe. L’emblématique photographie « Orlan accouche d’elle-même », présentée en 1964 côtoie le célèbre « Baiser de l’artiste », qui avait tant marqué les esprits durant la FIAC en 1976. L’ORLANoïde, œuvre de 2018 figurant un humanoïde à l’image de la plasticienne, voisine quelques œuvres tirées de la série « Self-hybridations » tandis que « La liberté en écorchée », vidéo 3D donnant à voir un corps dépouillé d’épiderme exalte la nature véritablement « écorchée » des artistes tout en mettant en exergue leur aptitude à défendre coute que coute, l’intégrité de leur vision. Beñat non seulement aime cette vision qu’il connaît depuis son enfance, mais il la prolonge en l’enchâssant dans ses travaux qui s’articulent eux aussi autour d’une réflexion sur le corps politique, social, individuel et collectif. Visite guidée et interview.




Planetesmod : Comment pourrait-on vous présenter en quelques mots ?


Beñat Moreno : Qui je suis ? Eh bien, c’est une question que je me pose tous les jours et que j’espère me poser encore longtemps. Disons que je suis quelqu’un qui essaie constamment de m’émanciper, voire me m’émanciper de mon émancipation précédente. Je suis partisan de l’identité mouvante et de l’évolution constante car il n’y a rien de pire que de rester dans notre « prêt-à-penser ». Je me considère également comme un artiste. Non pas par prétention mais parce que c’est quelque chose qui s’est imposé à moi. Plus prosaïquement, j’ai grandi sur la côte Basque et j’ai pris mes premiers cours d’art plastique et d’histoire des arts à l’âge de 6 ans. A 9 ans, je découvrais le mouvement Fluxus, ORLAN et Marina Abramović. Quand on découvre si jeune des personnalités de cette envergure, des femmes artistes capables d’interroger le monde et le corps, ça vous construit autrement.


Qu’est-ce qui vous a incité à poursuivre une scolarité au sein d’une école de mode (ESMOD Paris plus précisément) ?


Je ne me suis jamais senti assujetti à une pratique artistique particulière. Je m’inscris davantage dans les mouvements créatifs qui prônent la pluridisciplinarité, voire le polymorphisme. De mon point de vue, le concept constitue le nerf de la guerre. Je commence toujours un projet par une phase d’écriture qui implique de nombreuses interrogations. La matérialité arrive dans un second temps et passe volontiers par le corps – et donc par la performance - qui est mon terrain de jeu. D’autre part j’ai toujours eu un rapport conflictuel avec la mode qui m’intéresse mais dont les codes me paraissent souvent poussiéreux. J’ai donc décidé d’intégrer le monde de la mode pour le questionner depuis l’intérieur.



La contrainte vous stimule ?


C’est important de vouloir dépasser nos limites et dompter nos peurs. Toujours dans le cadre d’une émancipation et qu’une quête de liberté. Cette démarche s’apparente à une danse macabre entre le respect du cahier des charges et l’intégrité d’une vision.


Quel était le thème de votre collection de fin d’année ?


Mon projet s’intitulait "Eucaristía : fragmentos de una introspección en movimiento", ce qui signifie : Eucaristie : fragment d’une introspection en mouvement. On avait déjà, vous pouvez le remarquer, cette notion de mouvement qui m’est chère. Tout est en construction et déconstruction perpétuelle. J’y questionne mon rapport au corps sans m’autoreprésenter, par le biais de tableaux vivants qui sont autant d’allégories. Ces tableaux constituent une figuration de mon cheminement mental et émotionnel. Les personnes que j’ai sollicitées ont décidé de prendre ce geste autobiographique pour le réinjecter dans leurs propres histoires, par le biais de leurs performances. C’était un vrai projet collaboratif. Chaque tableau débute par un texte que j’ai écrit et se clôture par un autre texte, rédigé cette fois ci par les artistes représentées. Je voulais, conformément aux enseignements du mouvement flexus, que l’art et la vie se confondent.





Certains de ces tableaux représentent des artistes nus. C’était simple à défendre dans une école de mode, devant un jury ? Je rappelle que vous aviez intégré la spécialisation performance.


La contrainte me stimule comme vous l’avez souligné, d’un point de vue artistique, et même m’excite. J’ai essayé de ne pas suivre les conseils de celles et ceux qui me conseillaient de mettre des doublures chair ce qui me paraissait être une aberration. J’ai ensuite défendu les performances dans lesquelles il n’y avait pas de vêtement car elles faisaient sens. C’était l’absence de vêtement qui appuyaient ma narration. Le vêtement premier ne serait-il pas notre propre peau ? Le tableau Rencontre raconte précisément cette mise à nu que représente l’attirance de deux corps. La performance – qui a finalement duré six heures - était entre leurs mains. Sans contrainte. Ils ont fait l’amour devant la caméra. Cette performance, que j’ai présentée sur grand écran durant le jury, a d’ailleurs dépassé son propre cadre puisqu’elle a débouché sur une histoire intime. Un autre tableau s’intitulait « La mort ». Je l’ai représenté comme une fenêtre ouverte, c’est à dire une naissance : celle de la Venus de Boticelli. La fin est un début en soi.


Beñat Moreno pose avec la plasticienne ORLAN pour qui il a notamment réalisé les tenues qui seront dévoilées dans le cadre du projet artistique "Le Slow de l'artiste".


Votre parcours professionnel vous a amené à collaborer avec la plasticienne ORLAN. Une artiste féministe qui s’exprime par le biais de la photo, de la vidéo, la sculpture, l’installation et la performance. Comment a débuté cette collaboration ?


ORLAN, c’est une histoire de rencontre. Une première rencontre quand j’avais neuf ans et que je découvre son œuvre. Une deuxième rencontre lorsque je viens à Paris au moment où elle présentait son autobiographie lors d’une conférence. J’ai toujours cette autobiographie signée par elle. Une troisième rencontre lorsqu’en mai dernier, à l’occasion de mon stage de fin d’année à ESMOD, destiné à valider notre diplôme, je lui adresse par mail une candidature spontanée. Elle m’a répondu elle-même, et m’a proposé de venir au studio. Bouleversement. J’avais grandi avec l’artiste et je rencontrai la femme. Une vraie relation s’est installée. C’est une femme que j’aime et que j’admire. Elle m’a changé pour toujours. Travailler avec une artiste incontournable de l’avant-garde est un privilège que je mesure tous les jours. Après le stage, je suis resté et je suis aujourd’hui directeur du studio ORLAN.



Que vous inspire sa carrière ? Son œuvre nourrit elle votre propre créativité ?


ORLAN une femme extraordinaire et inspirante, qui a tout vu et a rencontré tout le monde. Je peux rencontrer grâce à elle des artistes que j’ai toujours admirés comme Michelle Lamy ou Jean Charles de Castelbajac. Je précise que pour en arriver là, il faut bien constater qu’elle a toujours dû se battre et s’imposer. Il faut savoir ce qu’on veut ou qu’on ne veut pas. Il faut donc réussir à exister, car c’est ce qu’elle nous demande, tout en restant à sa place. C’est un équilibre à trouver et c’est la raison pour laquelle je créée à coté, en habillant par exemple Ellipse notamment lors de la tournée française Drag Con, mais aussi ORLAN elle-même. La mode l’a accompagnée toute sa carrière, notamment dans les opérations chirurgicales ; performance durant lesquelles elle était habillée par un créateur ou un costumier. Étant non assujetti à une pratique ou une technologie, je tiens à annoncer qu’ORLAN sortira dans deux mois son premier album musical. Pour cet album, pour les performances, pour les promotions et pour les clips, je l’ai habillée avec un « costume manifeste » qu’on a réalisé à quatre mains. Elle a été extrêmement généreuse et elle m’a fait confiance. Je crois que ça répond bien à votre question. Humblement, et grâce à elle, je m’inscris aussi dans l’histoire des arts.

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