• Patrick Cabasset

Stéfanie Renoma, entre Mode et Photographie.

Mis à jour : 6 déc. 2019



Savoir cumuler les talents n’est pas donné à tous. Mais à la base d’une certaine polyvalence créative se trouve toujours un socle éducatif solide, riche et exigeant. Education dont Stefanie Renoma a su profiter à Esmod dans la seconde moitié des années 1990. Un savoir-faire qu’elle met désormais au service d’une double carrière de styliste et de photographe.


Devenue spécialiste du smoking masculin pour femmes, mais aussi du perfecto plus rock, deux éléments clefs qu’elle décline en multiples propositions, elle se retrouve au cœur des débats actuels sur l’androgynie, l’intersexualité, la fluidité de genre. Un style qu’elle cultive avec goût, aussi bien dans ses collections que dans ses photos d’amazones ultra-féminines aux poses souvent hyper-masculines.


Forte d’une énergie peu commune, Stefanie Renoma a su conserver une taille presqu’artisanale à ses collections, comme à ses projets. Ce qui lui permet au passage de garder les pieds sur terre. Sans doute un autre cadeau de son passage par Esmod… A l’occasion de l’ouverture de sa nouvelle boutique parisienne, « Tale of Paris », et de sa déclinaison digitale en ligne, nous avons voulu faire le point sur son évolution personnelle. Rencontre au sein de cette ancienne banque, sur plusieurs niveaux, qui accueille également un bar. De fait, cette boutique ouvre jusqu'à tard dans la soirée. Son concept « night store and much more » invite à la fête et à l’indulgence… Entre mode et photographie, la fille du célèbre Maurice Renoma -grand acteur de la mode masculine des années 1960-70 en France et dans le monde-, se confie sur son travail, entre mode et photographie.

Planète Esmod : Lorsqu’on est la fille d’un personnage de mode aussi célèbre que Maurice Renoma, pourquoi choisi t’on de suivre les cours d’une école de mode ?

Stefanie Renoma : En fait, j’ai d’abord fait une école d’art moderne, en section histoire de l’art, art et publicité, car je n’étais pas sûre de moi. J’y ai sans doute appris à observer mais ça ne me plaisait pas du tout. C’est pourquoi je me suis rapidement tourné vers Esmod, pour me raccrocher à des études concrètes, dans un secteur qui ne m’était pas totalement inconnu. Là, le système éducatif était incroyable : la méthode, le nombre de salles de classes, le matériel mis a disposition, c’était pour moi vraiment idéal. Cependant, c’est lorsque j’ai commencé à travailler très concrètement en usine à Bologne que tout c’est mis en place. C’était l’usine de maille de Saint Laurent et j’y restais deux jours par semaine. Je m’occupais des collections femme en tant qu’assistante, avec les techniciens italiens et je voyais enfin un résultat concret sortir des machines. Esmod m’avait donné les bases de comment construire une collection, comment dessiner, comment raisonner, mais c’est cette usine qui m’a fait comprendre que c’était vraiment ça que je voulais faire dans la vie.


P.E. : Mais pourquoi devient-on photographe lorsqu’on est styliste ?

S.T. : Simplement parce qu’à un moment donné on a d’autres choses à exprimer. Chaque saison, un styliste crée des collections pour essayer de raconter quelque chose. Une collection sans images n’existe pas. Après avoir fait de la direction artistique avec d’autres photographes, j’ai eu envie de scénographier moi-même mes vêtements. C’est un besoin qui naît lorsqu’on essaye d’expliquer sa vision à quelqu’un d’autre et qu’on se rend compte que c’est bien plus facile de le faire soi-même !

P.E. : Pourquoi avoir choisi le smoking comme motif central de vos collections ?

S.R. : C’est un basique. Presque unisexe. Le smoking me permet de recentrer ma mode sur quelque chose d’essentiel. Pour moi qui ai connu la mode depuis les années 80, je trouve qu’elle s’éparpille terriblement aujourd’hui. Autrefois, il y avait de vrais courants porteurs et rassurants au niveau de la mode. C’est fini. Maintenant c’est du streetwear, des collaborations, des artistes qui jouent aux stylistes, etc. ça part dans tous les sens, noyé sous une masse de tendances contradictoires. Mais aucune ne répond à la seule question essentielle des femmes : comment s’habiller ? Aujourd’hui, il n’y a plus de mode, plus de tendances. Car il y en a trop. Et ni la maitrise des matières, ni celle des coupes n’en ressortent forcément gagnantes. C’est une forme de création d’images de marque, de produits merchandising, qui ne se concrétise pas par un savoir-faire ou par un vêtement réel. Ça ressemble à Instagram. C’est fort parfois, rapide, coloré et fun souvent, mais c’est juste un habillage autour duquel on zappe, pas de l’habillement.


P.E. : Es-ce facile de mener le métier de styliste et celui de photographe parallèlement ?

S.R. : Oui, d’autant que mes collections sont retravaillées chaque saison, mais leur ligne est basique. Je ne fais pas des collections fleuves, je garde les classiques et je rajoute des matières, des couleurs, des imprimés et des formes parfois, mais je ne change pas de cap. Mes collections peuvent se mélanger entre elles d’une année sur l’autre.


P.E. : Votre travail photographique s’exprime bien au-delà de ces collections désormais, non ?

S.R. : Oui, je fais des séries photos pour une cinquantaine de magazines et des campagnes de pub pour d’autres marques que la mienne depuis 6 ans environ. Là on me demande de rentrer dans l’ADN de ces marques. C’est un autre travail. Comme pour la maison Caron et son parfum Infini, ou il ne fallait pas changer l’image existante mais la faire évoluer, la réinterpréter. Il faut comprendre les codes de chaque client et les revoir avec un œil neuf. Et puis c’est amusant de créer des liens, des rencontres au sein de cet autre univers. C’est aussi moins superficiel que la mode. Il y a un contact plus proche avec l’humain, les mannequins, les clients, etc. C’est pour cette dimension humaine que j’ai été vers la mode. Mais c’est à travers la photographie que je la ressens davantage aujourd’hui.

P.E. : Ce besoin d’aller vers les autres, de les découvrir au-delà des apparences, vous donne t’il d’autres idées ?

S.R. : Oui bien sur. Par exemple je suis en train de monter une opération spéciale avec un grand centre de post-cancérologie, l’Institut Rafaël. Je mets en place un concept de photographie-thérapie, c’est à dire comment reconstruire une image de soi positive malgré la maladie. Comment se redonner une seconde vie à travers cette image, comment se réapproprier soi-même à travers la photo, se redécouvrir et reprendre confiance en soi. Autour de ce projet, je fais également intervenir des coiffeurs et maquilleurs de chez B Agency, dont je suis aussi directrice artistique avec Laurent Dombrovicz (journaliste et styliste photo) et Jabe (maquilleur). Je pense qu’à un moment de sa vie, lorsqu’on commence à murir, il est temps de redonner et de transmettre. En temps que créatif on est souvent des éponges, on engrange durant des années l’expérience des autres, on comble ses propres manques aussi. Mais lorsqu’à un moment de sa vie on est bien avec soi-même, il faut donner.


P.E. : Une attitude qui ne vous empêche pas de rester au centre d’une véritable cour semble t’il.

S.R. : Oui, il faut savoir s’entourer. Il y a toujours de monde autour de moi. C’est comme une ‘factory’ en mouvement où des caractères très différents évoluent et apportent pleins de projets nouveaux, d’ambition, de vie. Ici, chacun peu s’exprimer, c’est ‘open space’. Les énergies doivent circuler entre les humains. Tout seul, on ne fait rien.

P.E. : Quels sont tes autres projets photos en ce moment ?

S.R. : Une exposition « Contes et Légendes » au Studio Harcourt à Paris jusqu’au 31 décembre dans le cadre de mon travail pour Normal Magazine. Et plein d’autres projets à suivre.


P.E. : Quel conseil donneriez-vous aux étudiants d’Esmod d’aujourd’hui ?

S.R. : Lâchez prise avec les codes et revenez aux vraies valeurs ! Par exemple moi ce qui m’a beaucoup aidé, c’est l’histoire de la mode. Désormais je pense qu’il faut avant tout réviser ses classiques avant de se lancer. C’est valable pour tous les créatifs d’ailleurs. Il faut lire, observer, connaître le corps et jouer avec pour bien imaginer ce qu’il va pouvoir porter. La mode c’est le corps. Ensuite on lie le corps à l’esprit et on tente de faire passer un message. Mais commencer par le message, c’est oublier l’essentiel.


P.E. : Si c’était à refaire ?

S.R. : Je referais tout pareil… Pas de regret même pour ce qui n’a pas marché. Dans la vie, il faut se casser la figure mille fois, mais aussi apprendre à se relever. Et rebondir !


Tale of Paris : 23, rue de Penthièvre, 75008 Paris.

Horaires : 14H/20H. Mercredis et Jeudis jusqu’à 2H du matin.

www.stefanie-renoma.com


Stéfanie Renoma, between Fashion and Photography


Knowing how to accumulate talent is not for everyone. But at the root of a certain creative versatility one can always find a solid, rich and challenging educational foundation. Education that Stefanie Renoma was able to benefit from in Esmod in the second half of the 1990s. A know-how that she now puts at the service of a dual career as a stylist and photographer.


Having become a specialist in men's tuxedos for women, but also in the perfecto plus rock, two key elements that she translates into multiple ideas. She is at the heart of current debates on androgyny, intersexuality, and gender fluidity. A style that she cultivates with taste, both in her collections and in her photos of ultra-feminine amazons with often hyper-male poses.


With an extraordinary energy, Stefanie Renoma has managed to keep an artisanal size for her collections, as well as for her projects. This allows him to keep his feet on the ground. No doubt another gift from her time with Esmod... On the occasion of the opening of her new Parisian boutique, "Tale of Paris", and its digital online version, we wanted to take an in-depth look at her personal development. Her store is situated on several floors at the heart of a former bank, which also hosts a bar. In fact, this store opens until late in the evening. Her concept "night store and much more" is a call for celebration and indulgence... Between fashion and photography, the daughter of the famous Maurice Renoma - a major actor in men's fashion in the 1960s and 1970s in France and around the world - confides in her work, between fashion and photography.


Planet Esmod: As the daughter of a famous fashion character like Maurice Renoma, why do you choose to attend a fashion school?

Stefanie Renoma: Actually, I went to a modern art school first, where I studied history, arts and advertising, because I wasn't sure about myself. I certainly learned to observe there, but I didn't like it at all. That's why I quickly turned to Esmod, to pursue concrete studies, in a sector that was not totally unknown to me. The educational system was incredible: the methodology, the number of classrooms, the equipment provided, it was perfect for me. However, when I started working at the factory in Bologna, my vision was decided. It was the Saint Laurent mesh factory and I stayed there two days a week. I was in charge of the women's collections as an assistant, with the Italian technicians and I finally saw a concrete result coming out of the machines. Esmod had given me the basics of how to build a collection, how to draw, how to think, but it was this factory that made me realize that this is really what I wanted to do in life.


P.E. : But why do you become a photographer when you are a stylist?

S.T. : Simply because at some point we have other things to share. Every season, a stylist creates collections to try to tell something. A collection without images does not exist. After working as an artistic director with other photographers, I wanted to design my own clothes. It is a need that arises when you try to explain your vision to someone else and realize that it is much easier to do by yourself!


P.E. : Why did you choose tuxedo as the central theme of your collections?

S.R. : It's a basic element. Almost unisex. Tuxedos allow me to refocus my style on something essential. For me, who has been in fashion since the 1980s, I think it is becoming terribly fragmented today. In the past, there were real trends in fashion that were both promising and reassuring. It's over now. Now it's streetwear, collaborations, artists who act as stylists, etc. It goes in all directions, drowned in a mass of contradictory tendencies. But none of them can answer women's only essential question: how to dress? Today, there is no more fashion, no more trends. Because there are too many of them. And neither the mastery of materials nor the mastery of cutting are necessarily winners. It is a form of creating brand images, merchandising products, which does not take the form of know-how or real clothing. It looks like Instagram. It's sometimes strong, often fast, colorful and fun, but it's just a look that you can fiddle around with, not the clothing.


P.E. : Is it easy to work as a stylist and a photographer at the same time?

S.R. : Yes, especially since my collections are reworked every season, but their design is basic. I don't make stream collections, I keep the classics and I add materials, colours, prints and shapes sometimes, but I don't change course. My collections can mix with each other from one year to the next.


P.E. : Your photographic work now extends well beyond these collections, doesn't it?

S.R. : Yes, I have been doing photo series for about fifty magazines and advertising campaigns for brands other than mine for about 6 years. Now I'm being asked to go into the DNA of these brands. It's another job. For example, the Caron brand and its "Infini" perfume, where it was not necessary to change the existing image but to make it evolve, to reinterpret it. It is important to understand each client's codes and review them with a fresh eye. And it's also fun to create links, encounters within this other universe. It's also less superficial than fashion. There is closer contact with people, models, customers, etc. It is for this human dimension that I have been moving towards fashion. But it is through photography that I feel it more today.


P.E. : Does this need to reach out to others, to discover them beyond appearances, give you other ideas?

S.R. : Yes, of course. For example, I am setting up a special operation with a large post-oncology centre, the Rafaël Institute. I am setting up a photography-therapy concept, i.e. how to reconstruct a positive self-image despite the disease. How to give a second life to yourself through this image, how to re-appropriate yourself through photography, how to rediscover yourself and regain self-confidence. Around this project, I also involve hairdressers and make-up artists from B Agency, where I am also the artistic director with Laurent Dombrovicz (journalist and photo stylist) and Jabe (make-up artist). I think that at some point in your life, when you start to mature, it's time to give back and pass on. As a creative person, you often are a sponge, you gain experience from others over the years, you fill your own gaps too. But when at some point in your life you feel good about yourself, you have to give back.


P.E. : An attitude that does not prevent you from remaining in the centre of a real playground, it seems.

S.R. : Yes, you have to know how to surround yourself. There are always people around me. It is like a factory in motion where very different characters evolve and create a lot of new projects, ambition and life. Here, everyone can express themselves, it is "open space". Energy must flow between humans. On our own, we can't achieve it.


P.E. : What are your other photo projects at the moment?

S.R. : An exhibition " Stories and Legends " at Studio Harcourt in Paris until December 31st as part of my work for Normal Magazine. And many other projects to follow.


P.E. : What advice would you give to Esmod students today?

S.R. : Let go of the codes and go back to the real values! For example, what has helped me a lot is the history of fashion. Now I think you have to review your classics first before you start. This applies to all creative people, by the way. You have to read, observe, know the "body" and play with it to imagine where it would take you. Fashion is the "body". Then we link the "body" to the "mind" and try to get a message across. But starting with the message is about forgetting the essential.


P.E. : What if you had to do it all over again?

S.R. : I'd do it all the same way... No regrets even for what didn't work. In life, you have to break your face a thousand times, but you also have to learn to get up. And bounce back!


Tale of Paris : 23, rue de Penthièvre, 75008 Paris.

Opening hours: 14H/20H. Wednesdays and Thursdays until 2am.

www.stefanie-renoma.com

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