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  • Photo du rédacteurPatrick Cabasset

Les Années 90 : du rire au drame

Dernière mise à jour : 12 avr.

Avant-gardistes, insouciantes ou dramatiques, à la fois militantes et inconscientes, les années 1990 forment le terreau de notre époque. Quelques expositions, livres et catalogues témoignent de l’exceptionnel "Big Bang" de 1997 et plus globalement d’une décennie 90 révolutionnaire dans l’histoire de la mode. Témoignages d’une fête créative acharnée,… Comme si c’était la dernière !


Jean-Paul Gaultier. Première collection Haute Couture, printemps-été 1997. Photo Mickael Thompson pour Vogue Paris.

« À la fois consécration de la mode des années 1990 et année charnière vers le nouveau millénaire, 1997 voit l’enchaînement effréné de collections, de défilés, de nominations, d’inaugurations et d’événements qui dessinent l’échiquier de la mode tel qu’on le connait aujourd’hui. Cet impact est tel que l’année 1997 pourrait être considérée comme le lancement de la mode du XXIe siècle ». C’est ce qu’annonce fièrement le Palais Galliera où a lieu l’exposition concept « 1997 Fashion Big Bang ».

Dès l’automne 1996, Rey Kawakubo propose ses "robes à bosses" dans sa collection Comme des Garçons, Martin Margiela conceptualise un peu plus son langage créatif avec sa collection « Stockman », Raf Simons redéfinit la beauté masculine avec sa ligne « Black Palms ». Au plus haut de leur "hype", les créateurs forcenés Jean-Paul Gaultier et Thierry Mugler -qui avaient jeté un pavé dès leurs débuts à la fin des années 70 dans la mare des grands couturiers guindés- lancent leur propre Haute Couture. Christian Lacroix, lui aussi au meilleur de sa forme, célèbre les 10 ans de sa maison pleine de panache.


De gauche à droite : Thierry Mugler, collection 'les insectes', photo Jean-Baptiste Mondino.

Olivier Theyskens, prêt-à-porter printemps-été 1998, photo Juergen Rogiers. Martin Margiela, collection « Stockman » printemps-été 1997. Collection du Palais Galliera.

Après le départ de Gianfranco Ferré, Bernard Arnault trouve le créatif qui va enfin bousculer l’historique maison Christian Dior : John Galliano. Son arrivée fait l’effet d’une déflagration tonitruante. De son côté, Alexander McQueen va délibérément revivifier la maison Givenchy en la brutalisant sans complexe. Le niveau créatif global semble s’envoler dans un tourbillon créatif insensé. Parallèlement quelques novices dressent la tête et vont réinventer le style pour les 20/30 ans à venir : Hedi Slimane, Nicolas Ghesquière, Olivier Theyskens, Stella McCartney, etc. Les tendances se fabriquent autour du concept-store Colette qui vient d’ouvrir. Cette boutique pas comme les autres va les générer durant 20 ans. En 1997, la mort tragique de Gianni Versace fait aussi trébucher la mode au rayon fait-divers mondial, 15 jours à peine avant l’accident fatal de sa cliente et amie, Lady Diana...

Cette année 97 marque aussi les débuts d’une mondialisation qui va transformer des marques élitistes, positionnées sur des micro-marchés, en géants industriels populaires sur tous les continents. Et faire au passage la fortune de quelques entrepreneurs visionnaires tout en restructurant la mode française. Sur à peine plus de 12 mois, jour après jour, la mode du XXIe siècle va définitivement voir le jour. Un « Big Bang » créatif mis en scène dans une exposition brillante qui donne juste envie d’en voir davantage.


Tous les "red flag" des années sida sont dressés dans l'exposition Exposés.es au Palais de Tokyo. Photo Quentin Chevrier

Non loin de cette démonstration radieuse, le Palais de Tokyo en fait une autre, plus sombre mais toute aussi émouvante, centrée sur les mêmes années. L’exposition conceptuelle « Exposés.es » raconte la face cachée de ces années 90 qui ont vu l’explosion des cas de Sida. Depuis le milieu des années 80, des malades jeunes souvent, élevés avec la conviction de leur immortalité, se retrouvent soudain sans aucun traitement viable. Dès le début de la décennie 90, un pan entier du monde de la création va être décimé, rayé d’un trait mortel. L’épidémie la plus meurtrière du siècle dernier voit les enfants mourir avant leurs parents. Pas un jour sans que l’annonce d’une mort plus ou moins proche ne vienne assombrir le paysage créatif.

Le 1er janvier 1990 Patrick Kelly premier créateur américain admis dans le cercle très français de la Chambre Syndicale du Prêt-à-porter, meurt du sida à 35 ans. En juin 1990 Guy Paulin, designer promis au plus brillant avenir, décède à l'âge de 44 ans. La même année, le compagnon de Jean-Paul Gaultier, Francis Menuge également PDG de sa société, disparait aussi. Dans un milieu créatif très touché à des niveaux plus anonymes, une véritable panique s'empare de toute la mode. Les compagnies d'assurances prennent peur. Soudain Calvin Klein ou Claude Montana vont se marier. A l'époque le mariage gay n'existait pas. Faute de traitement, on sauve les apparences.


Création Guy Paulin

Inspiré du livre de la critique d’art Elisabeth Leibovici « Ce que le sida m’a fait. Art et activisme à la fin du XXé siècle », l'exposition exigeante du Palais de Tokyo questionne. Loin d’une commémoration, le passé et le présent communiquent ici. Les artistes s’interrogent sur leur histoire et comment ces heures sombres d’avant les trithérapies ont transformé leur pratique artistique contemporaine. « La beauté vient comme recours face aux conséquences politiques et sociales des pandémies qui se superposent » indique le catalogue. Derek Jarman, Guillaume Dustan, Michel Journiac, Hervé Guibert, Lionel Soukaz, Nan Goldin, sont les saints et martyrs -morts ou vivants- de cette époque résolument inspirante.


Plus explicite encore sur cette épidémie et ces années étonnantes, le dernier livre de Philippe Joanny raconte au quotidien la vie de jeunes hommes et femmes en « 1995 ». Idéal afin d’appréhender l’atmosphère de l’époque à Paris, ce récit fait la tournée des bars, des boites gay, des premières raves Techno de l’époque à l’occasion du décès de l’un d’entre eux. Ici la drogue coule déjà à flot. On fait la fête de façon forcenée avec panache, comme si c’était la dernière ! Ce sera d’ailleurs le cas pour la plupart de ces jeunes urbains euphoriques qui découvrent alors leur séropositivité et avec elle l’annonce de leur mort imminente. Les trithérapies salvatrices n’apparaitront qu’en 1996. Alors pourquoi lutter en effet ? Pourquoi s’abstenir ou se raisonner ? Le sentiment d’abandon, de désespoir, de "no futur" est tangible à chaque instant. Le récit embué d’une génération perdue dans les méandres de la nuit.


Maurice Renoma. Solitudes, dans l'exposition Gutaï.

Des démonstrations millésimées "Années 90" qui pourraient aussi bien prendre leurs racines dans un autre traumatisme essentiel, celui de la seconde guerre mondiale. Né dans les années 50, des séquelles des bombardements nucléaires le mouvement avant-gardiste japonais Gutaï (du mot Gu : instrument et Taï : corps) s’oppose à l’abstraction classique car le corps devient un élément majeur de l’intervention artistique. Mouvement performatif autour de la matière et fondateur des pratiques d’art action (action painting), le mouvement Gutaï revendique la liberté et la créativité après le traumatisme d’Hiroshima. Ici, l’expression prend la forme de matières brutes travaillées par des artistes engagés de 1954 à 1972. Des témoignages Gutaï à découvrir à L’Appartement Renoma, au milieu d’œuvres de mouvements plus Informels, de la Nouvelle Ecole de Paris et des Indépendants. Une sélection Gutaï réunie par Marc David Fitoussi (Galerie Atari Arts) qui dialogue avec les œuvres photographiques, picturales et les installations de Maurice Renoma.


Deux robe de Christian Lacroix Haute Couture "My House" dans l'exposition 1997 Fashion Big Bang a Galliera.


« 1997, Fashion Big Bang », Palais Galliera, du 7 Mars au 16 Juillet 2023.

« Exposés.es » Palais de Tokyo, jusqu’au 14 Mai.

« Gutaï, et les avant-gardes japonaises d’après-guerre » L’ Appartement Renoma, du 15 mars au 15 avril,.

« 1995 » par Philippe Joanny, Editions Grasset.




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