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Eric Bergère : « retrouver une authentique envie de mode, c’est le défi des mois à venir »

Eric Bergère est une sommité dans le monde de la création de mode française. Une sommité discrète dont le parcours n’a rien à envier aux légendes les plus éclatantes de la profession. Une sommité pudique qui laisse volontiers ses créations parler pour lui, et qui refuse les facilités du star-system malgré une carrière éblouissante qui l’a mené de la direction de création chez Hermès, Lanvin, ou encore Burton of London, en passant par la direction artistique de Smalto ou encore Inès de la Fressange, qui l’a conduit à fonder sa propre marque éponyme et qui l’amène aujourd’hui à la tête du label Dou Bouchi.




Une sommité de la création de mode française mais aussi internationale : depuis 30 ans, ce professionnel accompli effectue des missions de consulting au Japon. Un marché qu’il connaît bien. Sa passion pour le vêtement débute aux débuts des années 70 : l’adolescent admire les chanteuses de variétés et leurs tenues étincelantes qui le samedi soir accompagnent l’arrivée dans les foyers de la télévision en couleur. Cette admiration se transforme en vocation qui le conduit à Esmod. « C’était en 1978. J’ai tout simplement choisi l’école pour sa renommée. J’étais un élève studieux mais aussi heureux car je faisais à l’école ce que j’aimai le plus au monde : le dessin de mode ! Mon meilleur souvenir ; c’est l’obtention du premier prix à la fin de mes années d’études mais aussi mon premier contact direct avec les professionnels de la mode, notamment Christian Lacroix qui deviendra plus tard mon ami, et Popy Moreni. » 

Sa carrière débute sur les chapeaux de roue puis que Jean-Louis Dumas, président du groupe Hermès le choisit, avec entre autres Bernard Sanz, pour moderniser les collections de prêt à porter de la vénérable maison de luxe et attirer une clientèle plus jeune. C’était à l’époque la naissance du luxe standardisé tel qu’on le connaît aujourd’hui. Pourtant Hermès avait d’ores et déjà fait le choix de rester une maison d’artisans. C’est dans cet environnement fécond qu’Eric Bergère cisèle les contours d’une carrière qui ne cessera jamais jusqu’à aujourd’hui les créations futures ne cesseront jamais de mettre en valeur l’intelligence de la main et la noblesse de matières. 

Chez Hermès, c’est aussi le temps des premières rencontres décisives qui aboutiront sur des amitiés de longue date. Avec Inès de la Fressange par exemple qui était le mannequin fétiche de la maison du faubourg Saint Honoré. Eric travailla avec le top model lorsque celle-ci lança sa propre griffe. Depuis 2017 il est le directeur de collection de la marque parisienne. Chez Hermès c’est aussi l'amitié avec Christian Lacroix qui dira de lui : « c’est le fils que Françoise et moi n’avons pas eu ». Cette amitié a certainement aiguillé l’amour d’Eric Bergere pour Arles où il déniche un premier pied à terre il y a 15 ans avant de s’installer, cinq ans plus tard, dans son mas du joli nom de Dou Bochi. « La grange est devenue très vite un atelier quand il y a quatre ans l’envie d’une marque ancrée et fabriquée dans la région m’a semblé évidente ».

Dou Bouchi : une ode à l’art de vivre en Camargue. Tout y est transparence, ampleur, fluidité, légèreté. Cette exaltation d’une certaine joie de vivre s’exprime par le lin. « Le lin est lavable à l’infini, solide, une matière authentiquement naturelle » s’enthousiasme le créateur qui précise également : « c’est non seulement la plus ancienne étoffe au monde mais aussi la plus économe en eau. Elle est écologique et noble car elle prend très bien les couleurs : plus elle vieillit, plus elle embellit. »



A cette prédilection pour la matière s’ajoute une vision acérée de la création et du luxe en général. « Le luxe chez Dou Bochi, c’est d’abord le temps et l’attention portée aux clientes et aux fans de la marque. Ce temps retrouvé exige que nous ne nous inscrivions pas dans un calendrier de présentation. Nous imaginons une collection par an avec possibilité de commander des modèles sur demande par les clientes qui ne trouvent pas leur taille ou leur couleur. Enfin, les vêtements sont fabriqués localement par des couturières arlésiennes. » 

Si par son étendu et sa richesse, la carrière d’Eric Bergère est difficile à résumer, le quotidien du créateur ne l’est pas moins « En général, je travaille d’abord avec Quentin, mon modéliste sur la nouvelle collection Dou Bochi, puis j’enchaine avec les fittings via internet, emails et photos avec mes clients français et japonais. Après un déjeuner en ville qui se clôture par une visite dans les deux boutiques arlésiennes de ma marque je retourne au Mas pour dessiner ou préparer des lancements de modèles ou de mini-séries. Enfin, je livre les nouveaux modèles puis je vais fermer les boutiques après avoir changé le merchandising et les livres. » 

Cet emploi du temps chargé n’empêche pas au créateur de jeter un regard à la fois lucide et confiant sur l’ensemble de la profession : « Je trouve qu’il y a une surenchère Arty un peu ennuyeuse dans l’univers de la création et du luxe aujourd’hui. Une surenchère bien loin des réalités et de l’usage premier du vêtement. Cependant la crise sanitaire est en train de remettre les compteurs à zéro et c’est tant mieux : retrouver une authentique envie de mode, c’est le défi des semaines et des mois à venir. »

Un conseil éclairant de la part d’un des stylistes les plus doués de ces trente dernières années. Doué et couronné de succès : en plus de ses multiples collaborations en France et au Japon, Eric Bergère peut s’enorgueillir du succes de Lou Bochi qui a largement dépassé les frontières d’Arles. Un coup d’œil sur le site de la marque (doubochi.com) révèlera la grande diversité des points de ventes qui s’étendent de l’Europe aux États-Unis en passant par le Japon, l’Ukraine ou le Royaume-Uni.

« A celles et ceux qui veulent devenir créateurs de mode, je conseille de trouver sa voie, son identité le plus tôt possible. Puis, après avoir trouvé son créneau, il faut foncer, créer, être sincère et y croire tout en ouvrant sans cesse son regard car il faut ressentir la société qui est en constante mutation afin de répondre aux envies futures. Tout cela, il faut le faire humblement, en artisan dessinateur que nous sommes. » Un mantra à l’image de la philosophie de l’école Esmod où le pragmatisme est la clef de voute d’un enseignement qui préconise l’usage immodérée de la passion mais aussi de l’humilité. Un pragmatisme essentiel capable à la fois d’acquérir le sens des priorités, de s’adapter à tous les marchés et d’appréhender chaque nouveau challenge en déployant une vision à 360 °. Une doctrine que recommande et qu’applique Eric Bergère qui a toujours su manifester à la fois sa signature personnelle, sa compétence technique, sa disponibilité sans faille, et sa dextérité entrepreneuriale au service de ses nombreux clients, pour un meilleur développement partagé de l’entreprise. « N’oublions jamais que nous sommes des stylistes, conclut-il. Des stylistes un peu visionnaires certes, mais nous ne sommes pas des artistes. »

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