• Patrick Cabasset

Amandine Labbé, l'Oeil Insoumis du Défilé

Dernière mise à jour : 13 sept.

Responsable des étudiants de 3éme année d’ESMOD Paris, en spécialisation Performance et Design Artistique, Amandine Labbé est depuis avril dernier directrice artistique pour l’événementiel de l’école. C’est elle –entre autres- qui se cache derrière le succès du défilé de fin d’année d’ESMOD Paris. Rencontre avec une passionnée d’art, de mode et de créations inclusives.


En plus de ses fonctions à ESMOD, Amandine Labbé a été également co-fondatrice et directrice de création de l'entreprise de prothèses révolutionnaires U-Exist à Roubaix


Envoutante, Amandine Labbé l’est autant par sa voix profonde que par ses choix professionnels et artistiques. Le choix de suivre sa scolarité à ESMOD par exemple, sort du commun.

Issue d’un milieu familial plutôt artistique elle hésite pour sa formation entre de devenir céramiste (sa mère est galériste spécialiste en céramique ) ou costumière. Une amie qui suivait les cours de costumes de l’école des arts et techniques du théâtre de la rue blanche, lui conseille de choisir plutôt une formation technique. Elle passe cependant –avec succès- les concours d’entrée de plusieurs écoles supérieures, mais choisi donc la formation la plus technique possible à l’époque : à ESMOD Roubaix, dont la taille en 1999 la séduit. Son but : devenir costumière donc. Cependant, elle découvre le travail de Thierry Mugler, d’Alexander McQueen et d’autres créatifs extrêmes. C’est là qu’elle est définitivement séduite par l’univers de la mode. Diplôme d’ESMOD International en poche en 2001, elle entre en stage chez le chausseur Charles Jourdan. Elle y reste jusqu’en 2008 en tant que responsable des collections Femme –hors chaussures-, des licences et de l’international, sous la direction artistique de Jean-Philippe Bouyer. Grace à lui, elle apprend à aimer ce qu’elle détestait : un style féminin plus sexy et des couleurs capables de générer la séduction, à l’exact opposé de ses goûts plus avant-gardistes.

Son père, psychiatre, passionné d’art brut, lui avait auparavant transmis un autre goût particulier : pour les cabinets de curiosité et indirectement pour l’histoire des prothèses corporelles. Les deux musées parisiens préférés d’Amandine restent celui de l’Armée aux Invalides et celui de l’Ecole de Médecine à Odéon. C’est là qu’elle réalise les progrès accomplis dans le développement des prothèses et des orthèses dans la mobilité humaine. Pour elle, l’Homme du futur, le corps 2.0, nait de ces recherches. D’où son goût de collectionneuse spécialisée. Loin du voyeurisme, ces témoignages de l’évolution des aides corporelles humaines –orthèses et prothèses- servent de support à ses propres recherches au sein de l’entreprise spécialisée U-Exist à Roubaix où elle était également directrice artistique depuis 2014.

« La mode peut proposer d’autres services que de simples robes, affirme-t-elle. Si on est à l’aise avec l’univers médical et orthopédique, on peut aussi faire avancer les choses, aider les autres ».


Amandine Labbé en backstage du Défilé de la promotion 2022 d"ESMOD Paris

Planet ESMOD : Depuis combien de temps mettez-vous en forme les défilés de l'école ?

Amandine Labbé : En juin dernier, c’était mon quatrième défilé. Mais là, j’ai vraiment eu carte blanche, pour la scénographie et jusqu’aux choix des équipes ou la production. J’ai aussi travaillé avec Raphael Cloix, afin de donner une forme concrète à la plateforme de marque qu’il a créé pour ESMOD. Il fallait mettre en avant à travers le défilé les codes, les valeurs et les objectifs de l’école, en y incluant une charte iconographique assortie.


P. E. : Pourquoi avoir choisi un pianiste concertiste pour la musique de ce défilé ?

A. L. : Nous voulions bousculer le côté techno traditionnellement associé aux défilés de fin d’année des écoles. Je voulais remettre en avant le côté artistique des travaux d’étudiants. Contacté par Claire Châtaigner, coordinatrice du défilé, le compositeur et pianiste Karol Beffa a été conquis par l’idée. Il a donc tenu à participer lui-même à la création live de la musique de ce défilé. L’idée était de mettre en avant l’émotion liée à chaque silhouette, à chaque recherche d’étudiant. Il fallait rendre magique ce moment suspendu, au terme d’une année particulièrement difficile pour ces étudiants. Comme les morceaux improvisés durant le défilé, chacune des 240 silhouettes devenait ainsi une œuvre d’art.



Le pianiste Karol Beffa lors de son improvisation sur les créations du défilé de fin d'année

P. E. : Dans le déroulé du défilé, les parti-pris de tendances ont été différents aussi, non ?

A. L. : Oui, nous n’avons pas privilégié les spécialisations d’ESMOD, mais plutôt les travaux de chaque étudiant pris séparément. A part pour les spécialisations Lingerie et Accessoires. Et encore, j’ai mélangé quelques silhouettes de lingerie avec d'autres looks. En segmentant par spécialisation, on ne voit plus l’ADN de l’école. Raconter des histoires, des tendances, à travers le défilé, c’est aussi mettre tous les étudiants au même niveau, celui de la création. Après tout, on ne sait pas ce qu’ils et elles vont faire plus tard, quelle voie, au-delà de leur spécialisation, ils vont choisir.

Parfois, en sélectionnant certaines pièces plus que d’autres, je les ai aussi aidé à alléger leurs silhouettes, afin de rendre leur travail plus fort. Mais toujours en échangeant avec eux.


Aujourd’hui, dans la mode il n'y a plus de règles : les règles ce sont les individus !


P. E. : Quels types de tendances avez-vous privilégiées pour ce défilé ?

A. L. : Au-delà des tendances, c’est l’émotion qui a guidée cette sélection. J’ai voulu alterner des moments forts et des moments plus doux. Et mettre en avant le tailoring, la coupe, de certaines pièces. C’est avant tout dans les écoles que se font les recherches de coupes. Il fallait que ce soit visible. J’ai aussi mis en avant le côté militaire parfois de certaines créations. D’habitude j’aurais sans doute cherché à estomper cette idée qui revient fréquemment, mais là hélas, nous sommes dedans, donc pourquoi ne pas utiliser ces recherches. Et puis finir avec des créations plus étranges, mutantes, qui habitent cette génération souvent en boucle autour la série Stranger Things. Leurs formes d’expressions, sur le corps, sur la mutation, autour du vêtement prothèse, restent très poétiques et plutôt douces. Leurs recherches de déconstruction et de reconstruction, d’envers et d’endroits travaillés, expriment leur liberté de penser. Aujourd’hui, dans la mode il n'y a plus de règles : les règles ce sont les individus !

Cependant il y avait des recherches de tailoring assez dingues. Un côté sérieux, peut-être plus traditionnel comme à travers les asymétries, des effets uni-genre ou fluides, mais aussi un tailoring plus délirant avec des carreaux presque optiques. J’étais étonné de voir autant de couleurs dans le contexte actuel. Des effets de color block, des imprimés venus des années 60 et 70, même le côté ethnique était assez drôle. En fait derrière chaque vêtement il y à l’histoire personnelle de chaque étudiant.



Dans les coulisses du défilé de Juin dernier

P. E. : Quelle est la particularité globale des étudiants de cette promotion 2021-2022 ?

A. L. : Après plusieurs années à ESMOD Roubaix, je ne suis que depuis un an à ESMOD Paris. Mais ce qui m’a surpris, c’est de voir autant de concepts différents, autant d’histoires personnelles rarement traitées au premier degré. Sans livrer leurs dépressions éventuelles ou leurs difficultés durant ces années Covid, ils ont été beaucoup plus loin. Ils ont réussi à dépasser leur ressenti personnel, se sont retiré de leur collection et ont accepté une forme de lâché prise. Souvent on voit que quelque chose s’est passé. Même dans les expériences de tailoring radical, visuellement dures. L’intérieur les vêtements sont souvent plus protecteurs, plus ‘cocoon’. Ils se sont libérés du passé immédiat pour envisager le futur. Même les profils les plus normés ou contradictoires ont acceptés de se lâcher. L’année a été très dure pour eux, mais il y a eu très peu d’abandons finalement. Je suis vraiment étonnée par leur réussite. Ils m’ont donné une belle leçon de vie !


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