• Patrick Cabasset

Alexie Lavanchy, au-delà de la mode

La mode est partout. Parfois même loin du prêt-à-porter créatif qu’elle évoque le plus souvent. Pour s’en convaincre il suffit d’observer la carrière exceptionnelle d’Alexie Lavanchy.


Alexie Lavanchy

Forte d’une formation en stylisme et modélisme à Esmod, renforcée par une dernière année de spécialisation en marketing, son parcours riche et son CV hors norme prouvent que la réussite se cache rarement dans des carrières rectilignes. Mais les études initiales d’Alexie Lavanchy aident toujours cette personnalité curieuse à poser un regard unique sur les dossiers qu’on lui confie. Un regard de mode évidemment.

Planet Esmod : Vous souvenez-vous de vos années d’études à Esmod ?

Alexie Lavanchy : Je suis entrée à Esmod en 1997. J’étais d’abord un peu perdue à la sortie du lycée, je ne savais pas trop quoi faire. J’ai essayé de faire du droit, probablement très influencée par ma maman à cette époque-là. Mais je me suis rendu compte que je n’étais pas du tout faite pour ça. Mon père lui, m’affirmait que les seuls moments où il me voyait concentrée, c’est quand je dessinais mes vêtements. Parce qu’à l’époque je faisais de la couture, enfin à la main, chez moi.

Surtout mon éducation globale m’indiquait que le métier que l’on choisit doit être un métier qu’on aime, simplement parce qu’on y passe beaucoup de temps. J’ai donc visité différentes écoles de mode durant leurs portes ouvertes et à l’époque Esmod m’est apparue comme la plus pertinente parce qu’elle avait un côté pragmatique de l’approche de la mode. Pas uniquement tournée vers les créateurs. Je ne me voyais pas en grande créatrice de mode non plus. J’étais assez lucide sur mes capacités et mes limites dans la création.

P. E. : Cependant, la mode on s’y intéresse surtout pour la création non ?

A. L. : Moi c’est l’aspect plutôt opérationnel qui m’intéressait déjà. La mode de tous les jours me parlait. Cela me rassurait même d’une certaine manière. Et quand je suis rentrée dans l’école j’ai eu la chance de rencontrer d’autres élèves, qui sont encore mes amies aujourd’hui et ont toutes des parcours très différents. J’ai lié là des amitiés extraordinaires que je cultive encore aujourd’hui.

Parallèlement, je suis partie de chez mes parents. J’avais déjà contracté un prêt étudiant et je devais aussi travailler afin de payer mon loyer. Ce n’était pas facile car ces études sont particulièrement prenantes. Les travaux à faire chez soi multiplient parfois les nuits blanches. Je travaillais également dans la restauration : à l’époque j’étais serveuse. Ça a surtout été très compliqué la dernière année. Mais ma professeure de marketing m’a vraiment encouragée à aller jusqu’au bout.

P. E. : En dernière année, vous avez enchaîné sur des stages immédiatement ? Comment ça s’est passé ?

A. L : J’ai fait un premier stage aux Galeries Lafayette, pour les marques propres du grand magasin, au sein du département Merchandising. Ils commençaient tout juste à s’informatiser en utilisant des logiciels comme Illustrator. C’était une nouvelle cellule qui venait de se créer avec une équipe de merchandising pour implanter les nouvelles collections au sein de tout le réseau des Galeries Lafayette. Entrée par la petite porte, j’avais bien envie d’y rester et j’ai postulé. Mais à l’époque, pour rester aux Galeries il fallait toujours passer par un emploi en magasin. On m’a proposé un poste de responsable de corner à Boulogne-sur-Mer… Ce n’était pas vraiment pour moi.

P. E. : Que c’est-il passé alors ?

A. L. : J’ai décliné l’offre. Et tout en continuant à chercher un emploi qui me corresponde, c’est la restauration qui m’a permis de survivre. Et finalement, c’est grâce à la restauration que j’ai trouvée mon premier vrai travail dans le stylisme chez Kookaï lingerie.


Alexie Lavanchy

P. E. : De quelle façon, en début de carrière peut-on arriver à séduire un employeur ?

A. L. : Par rapport aux étudiants qui sortaient juste de l’école comme moi, j’avais une expérience professionnelle, tout simplement. J’avais déjà appréhendé le milieu du travail, via la restauration et j’avais développé des compétences d’organisation, de réactivité et communication dans un cadre professionnel. Même si ce nouveau travail n’avait rien à voir, j’avais cette appréhension du milieu professionnel et des exigences que ça demandait. Et du coup j’étais finalement plus mature que d’autres probablement.

P. E. : En quoi consistait ce premier poste de styliste ?

A. L : J’étais assistante styliste, coordinatrice de collections. Donc je m’occupais principalement des répétitions de collections. Ce sont les premières collections qui sortent des studios, avec lesquelles les commerciaux partent voir leurs clients distributeurs. Là, certains modèles sont retenus et seront commercialisés. D’autres évidemment sont abandonnés. La commercialisation, c’est un peu un test produit. A l’époque, Kookaï lingerie était une licence de Princesse tam.tam. Ce qui permettait à cette marque de s’ouvrir à la grande distribution, les centres commerciaux, etc. Evidemment, ce n’était pas forcément les mêmes matières et les mêmes exigences que Princesse tam.tam, mais les coupes étaient exactement les mêmes. Nous développions les collections avec une styliste et je m’occupais de la mini-production et surtout du sourcing des matières avec les différents fournisseurs à l’international. J’y suis restée un an et puis j’ai commencé à m’ennuyer. Et m’ennuyer dans le travail, ça ne m’est pas possible.


« Mes études à Esmod m’ont permis d’aiguiser mon goût, mon sens de l’esthétique, du design, de l’image,… Ce qui à l’ère du digital et des réseaux sociaux est une formation clef » Alexie Lavanchy.


P. E. : A quoi êtes-vous passée ensuite ?

A. L. : Parallèlement, je n’avais pas complétement lâché la restauration. Le weekend j’étais responsable d’un bar à Bastille à Paris. Pendant cette année-là j’ai donc cumulé deux travails. Fatiguée et perdue quant à ce que je voulais vraiment faire comme métier. J’ai donc décidé de tout plaquer, j’ai démissionné de tout et je suis partie à l’étranger.

J’ai débuté par un mois : pas trop longtemps et pas trop loin, en Ecosse. Il faut dire qu’à l’époque les étudiants qui partaient seuls, le faisaient via un organisme comme Erasmus. Moi je suis partie toute seule avec mon sac à dos. Là, j’ai trouvé des petits jobs de serveuse, fille au pair, etc. J’ai continué à Amsterdam pendant un autre mois. Puis j’ai décidé de partir en Australie, pour deux mois. A Melbourne, il y avait alors un festival de mode où j’ai fait un peu de mannequinat. Et puis j’ai travaillé dans un bar. Ça a été une super expérience pour apprendre à mieux me connaître et m’ouvrir à d’autres cultures. Mais à un moment j’ai eu envie de rentrer en France et me confronter à ce que j’allais faire de ma vie. Au retour c’est une nouvelle fois la restauration qui m’a sauvée. Un domaine dans lequel on peut trouver un job du jour au lendemain…

P. E. : Mais votre formation de styliste n’y était pas forcément très utile, non ?

A. L. : Non. Malgré tout, en discutant avec les gens, des liens se nouent. Ainsi, c’est via la restauration que j’ai rencontré une fille qui me parlait du dossier sur lequel elle travaillait. Un projet autour la féminité pour une marque de cigarettes. Je lui ai donc proposé de lui faire lire mon mémoire de fin d’études à ESMOD que j’avais réalisé autour de la femme et de son émancipation au travers de la mode. Elle m’a proposé de passer voir son agence de branding afin de me montrer son propre travail de plus près. Là, j’ai découvert un univers incroyable que je ne connaissais absolument pas, celui des agences spécialisées en stratégie de marques. Dans le même temps, une assistante quittait l’agence. Je suis donc devenue assistante du directeur créatif et chef de projet junior. C’était une petite agence de branding, Brand DNA, aujourd’hui disparue. Mais ils avaient un gros client pour les tendances, Swatch, et d’autres marques horlogères comme Saint Honoré Paris ou Guy Ellia ou encore une marque de linge de bain nommée Hamam. Nous travaillions sur le positionnement des marques, leurs promesses et le développement des outils de communication, jusque parfois le développement d’une boutique ou d’un corner.


P. E. : A-t-il été facile de trouver votre place de styliste dans cette structure ?

A. L. : Comme dans toutes les petites agences –nous étions 8 à l’époque– on faisait un peu tout. En plus de la gestion des projets clients, j’étais en charge notamment de toute la partie événementielle de l’agence qui s’était développée avec de beaux événement comme les 20 ans du Air France Madame ou le N°100 du magazine Air France. J’ai travaillé avec des graphistes, des designers, des photographes, des architectes. J’ai appris plein de choses et j’ai grandi sur le terrain. J’y suis restée 6 ans. Ma première grande expérience professionnelle…

P. E. : Pourquoi en êtes-vous partie ?

A. L. : En 2007 l’agence a cessé son activité. J’ai profité de mon licenciement économique pour faire un bilan de compétences. J’étais un peu réticente au début. J’étais très bien dans mon métier d’alors. Mais grâce à celui-ci, j’ai découvert qu’avec ma formation initiale, je n’étais pas très à l’aise pour aborder des nouvelles agences ou des annonceurs. ça m’a donné envie de reprendre mes études sous la forme d’une formation continue.

P. E. : Ce que vous avez fait ?

A. L. : Pas immédiatement. J’ai d’abord travaillé sous forme de micro-entreprise pour quelques clients de l’agence Brand DNA que j’avais conservés et pour le bureau de style Peclers. Là, mon envie s’est concrétisée. J’ai donc suivi un Master en Marketing et Communication au Celsa (École des hautes études en sciences de l'information et de la communication) en formation continue. Ce qui a été passionnant ! Reprendre ses études quand on a déjà travaillé est une expérience très riche car on peut mettre en perspective notre propre expérience par rapport aux savoirs et aux méthodologies acquises en formation. Ensuite, j’ai réalisé une mission dans un institut d’étude, au sein de leur département recherche et innovation. Nous devions réaliser une présentation autour des préoccupations des français pour le développement nouveaux services bancaires pour Axa Banque appuyée par une recherche documentaire, des interviews d’experts et une étude qualitative consommateurs. A côté de ça, j’allais aussi dans des salons professionnels faire des rapports d’études, comme Maisons & Objets, le SIAL autour de l’alimentation et des boissons etc. C’était passionnant de m’immerger dans d’autres secteurs.

P. E. : Vous avez fini par revenir vers la mode quand même ?

A. L. : Un peu, mais avec un prisme plus ouvert. Au sein du bureau de style Peclers, j’étais au département Recherche et Prospective dont le rôle est de décrypter les grandes tendances sociales et culturelles, d’en définir les insights de demain, c’est à dire les évolutions de valeurs du consommateur à 3/5 ans et d’y répondre via des scénarios créatifs avec les équipes créatives. J’ai réalisé des missions pour des clients comme la fondation d’entreprise de Bouygues Immobilier. Il fallait réfléchir au futur du logement, de la ville, etc. C’étaient de gros contrats, avec une dimension toute autre que la mode. Ce qui me passionne tout autant. Chez Peclers, notre conviction était de croire à la ‘cross fertilisation’ des secteurs, c’est-à-dire comment des secteurs peuvent en influencer d’autres dans leur démarche d’innovation.


P. E. : Comment êtes-vous entrée chez Swatch alors ?

A. L. : La rencontre avec Swatch s’est faite par mon réseau. Ça faisait longtemps que je travaillais pour Peclers et je ne pensais pas en avoir fait le tour. On ne fait jamais le tour des possibilités offertes par un bureau de style ! Mais j’étais aussi un peu frustrée de travailler pour des projets tellement en amont que je n’arrivais pas à voir leur concrétisation.

J’avais tissé des liens forts avec le DA de mon ancienne agence Brand DNA qui travaillait chez Swatch. Deux mois après que je lui ai envoyé mon CV, juste pour qu’il me dise ce qu’il en pensait, il m’a indiqué une opportunité chez Swatch France, au Marketing. J’ai passé les entretiens et j’ai été prise. Je connaissais bien le produit, ayant travaillé sur les tendances quelques années auparavant pour eux. Swatch est évidemment un produit horloger, mais c’est aussi et avant tout un accessoire de mode. Sortant de chez Peclers, j’étais nourrie de références et mon pitch quand je suis arrivée était de redonner un nouveau souffle à la marque en France. Comme j’avais une bonne compréhension des tendances et de la création via mon background de styliste, j’étais aussi à même de raconter les collections et leurs inspirations aux équipes de vente, de mettre les créations en valeur en termes de sémantique et de merchandising. Mais c’était aussi tout un travail de communication avec les newsletters clients, la mise en place des campagnes de communication télé, print, cinéma, digital, etc. C’est très global. Quand on est une filiale, on peut être à 360 degrés sur la marque et ça c’est super intéressant.

P. E. : En quoi votre formation mode vous a-t-elle servie durant votre carrière ?

A. L. : Cette formation initiale m’a servi tout au long de ma vie professionnelle. Ça m’a appris qu’il faut toujours rester en veille, regarder ce qui se passe autour de nous et s’en inspirer. La ‘cross fertilisation’ des secteurs évoquée plus en amont pouvant être un élément clé de l’innovation. Je m’informe en permanence sur les tendances, que ça soit dans la mode, le design, la beauté, mais aussi de la communication, du retail, etc. C’est quelque chose que j’ai vraiment insufflé à mes équipes. Parce que c’est comme ça qu’on va pouvoir se renouveler, qu’on va pouvoir innover, et trouver de nouvelles idées.

En bureau de style, ma formation de styliste m’a permis de parler le même langage que les équipes créatives. Je connais leurs références. Je ne sors pas d’une école de commerce donc j’ai une vraie sensibilité esthétique et aussi une sensibilité au produit. Et au sein du département Conseil chez Peclers, les mots et l’iconographie étaient aussi importants que le sens des exemples que nous choisissions.


Swatch en paper art Set design. Réalisation @aurelycerise

P. E. : Qu’auriez- vous envie de dire aux étudiants des écoles de mode d’aujourd’hui ?

A. L. : Ne pensez pas que les métiers qui découlent de vos études ne seront que dans la mode. Il y a plein d’autres secteurs qui peuvent profiter de vos compétences spécifiques. Restez ouvert et échangez avec d’autres, parfois c’est une histoire de rencontres ! Surtout ne vous fermez pas de portes. Vous n’avez pas idée du panel des métiers qui existent. Mon profil aujourd’hui me permet d’apporter une autre vision tout en parlant le même langage que les gens de mode, en comprenant bien la subtilité de leurs exigences.

P. E. : Et si c’était à refaire ?

AL : Si c’était à refaire je passerais sans doute par Sciences Po. Je travaillerais davantage au lycée pour pouvoir y rentrer ! Maintenant, je suis très fière de mon parcours et je suis très fière de ce que j’ai fait, de mes expériences, et même d’avoir fait de la mode avant. Je pense avoir acquis une certaine agilité dans ma manière de fonctionner et m’être adaptée à chaque fois.

Je pense que si j’étais passée par une école de commerce, j’aurais été formatée par un système qui ne me correspond pas. Mes études à Esmod m’ont permis d’aiguiser mon goût, mon sens de l’esthétique, du design, de l’image,… Ce qui à l’ère du digital et des réseaux sociaux est une formation clef. Avoir cette originalité, ce double cursus, c’est ça qui fait la différence. A l’heure où les entreprises doivent se réinventer et innover il est primordial de pouvoir intégrer dans ses équipes des personnes au profil « atypique ». C’est une véritable richesse !

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